Captain America affronte le communisme ?
- Alexis Fremont
- il y a 2 jours
- 7 min de lecture

Que se passe-t-il lorsque Captain America n'a plus de Nazis à cogner ?
Je sais, étrange démarrage pour un article, mais restez avec moi.
Si Cap est aujourd'hui mondialement connu, c'est, en partie, pour la couverture de sa première apparition en 1941, signée Jack Kirby, sur lequel le super-soldat américain crée la rencontre entre son poing et la mâchoire d'un certain Adolf Hitler.
Un acte artistique, et par extension politique, majeur à une époque où les Etats-Unis n'étaient pas encore entrés en guerre.
Si Cap (et son fidèle acolyte Bucky) a tout de suite trouvé un public, que les américains étaient ravis de pouvoir suivre ses aventures et son habitude de casser du nazi par nombres, la fin de la guerre a eu pour effet de réduire drastiquement les ventes de comics de super-héros, la Sentinelle de la Liberté étant rapidement relégué au troisième plan derrière un intérêt grandissant pour les histoires de romance, d'horreur ou simplement du quotidien de la jeunesse d'après-guerre.
En manque d'idées ?
Si Cap & Bucky n'avait pas vraiment disparu, l'intérêt, lui, si ; c'est en 1949 notamment que le titre est baptisé Captain America's Weird Tales pour prendre avantage de la popularité croissante du genre de l'horreur dans les différents comics.
Ici, notre cher Captain vit son propre Inferno après que Red Skull (encore lui) ait inscrit son nom dans le livre des âmes damnées.
Résultat : deux numéros (74-75) et un aller sans retour vers une hibernation programmée depuis 1945.

Notes :
Le Captain America présent dans ces numéros n'est autre que Jeffrey Mace, plus connu sous le nom de Patriot ou du troisième Captain America, lorsque Marvel, dans les années 70, dût expliquer ces différentes périodes en les intégrants à un univers toujours plus grand.
Red Skull, quant à lui, n'est pas Johann Schmidt, mais un imposteur non identifié, apparu seulement dans Captain America Comics #61 (lorsque Jeffrey était Captain America)
Le pays voit ROUGE !
Cet arrêt éphémère par la case horreur se solde par un échec et une longue pause aux aventures de Cap & Bucky.
Une pause de 5 ans, jusqu'en 1954, alors que les Etats-Unis sont plongés en pleine Guerre Froide et qu'un mot est sur toutes les bouches : Maccarthysme.
Au milieu des années 50, le peuple Etats-Unien n'avait cesse d'entendre de la menace communiste sur leurs vies et le modèle américain.
Votre professeur, médecin, les artistes, journalistes, et même votre voisin était susceptible d'être un agent au service de la domination communiste mondiale.
Une paranoïa généralisée- aussi appelée Red Scare ou Peur Rouge, renforcée quand le Sénateur Joseph McCarthy, un républicain, a lancé une série d'enquêtes très médiatisées sur la prétendue infiltration communiste du Département d'État, de la Maison Blanche, et même de l'armée américaine.
McCarthy, cherchant à en tirer un avantage politique, a fini par lancé une campagne très médiatisée utilisant des tactiques de diffamation, d'intimidation et d'insinuations pour identifier et purger les communistes au sein du gouvernement.
C'est après son discours, datant de février 1950, dans lequel il agite une liste censé regrouper des communistes au Département d'Etat, que le dessinateur de presse Herblock, farouchement opposé aux idées du Maccarthysme, forgea le terme dans un dessin de presse datant de mars 1950.
Une fièvre globale que beaucoup d'historien.ennes ne finissent jamais d'interroger en relation avec une époque où le pays sortait de la Seconde Guerre mondiale en héros.

Cap, Cap où es-tu ?
Si l'Amérique ne savait plus à qui faire confiance, peut-être qu'un symbole né une décennie plus tôt pourrait redresser les choses.
Non ? Personne ?
"Yes, the greatest champion of democracy is back with his pal, Bucky... Back to fight the worst menace the freedom-loving peoples of the world have ever faced! Together they battled fascists and nazis, but now they're needed again to fight... "THE BETRAYERS"!
(texte en ouverture de Captain America #76)
Soyons honnête : lire ces histoires aujourd'hui est une épreuve.
Une épreuve qui peut s'expliquer par plusieurs facteurs propres à n'importe quel comics de cette époque (principalement le racisme absolument pas dissimulé) mais je préfère commencer par le commencement.
Cap et Bucky (?) sont de retour et avec eux la fièvre patriotique des jours de guerre, une guerre qui, désormais, se cache, prend forme sur le dos d'espions comme dans la première aventure de Captain America #76 intitulée "The Betrayers" (ou les traîtres en français) qui nous raconte comment Cap s'occupe d'espions communistes... En les jetant dans les flammes.
Je ne rigole pas, l'histoire se termine alors que Cap et Bucky viennent de brûler des documents s'apprêtant à être livré aux rouges et plutôt que de livrer les espions à la justice, décident de se débarrasser littéralement de l'un d'eux, suivi d'un trait d'esprit signé la Sentinelle de la Liberté.

D'accord, bon, oui, il s'agit d'espions et oui ils souhaitaient éliminer la reporter Betsy Ross (secrètement amoureuse de Captain America) mais vraiment, Cap ?
On reviendra un peu plus tard sur la méthode tricolore et l'équilibre moral du Captain et de son partenaire.
Côté structure, le numéro est séparé en trois récits Captain America et une aventure de la Torche Humaine (Jim Hammond, l'originale) et de son fidèle sidekick, Toro.
Dans "Come to the Commies" (Captain America #76) le duo est envoyé en mission après que des enregistrements radiophoniques fassent état de touristes américains implorant les habitants des Etats-Unis de soutenir le communisme.
Une situation alarmante pour notre dynamic duo Marvelien qui finira par découvrir que les touristes en question sont drogués et poussés à réciter des textes à la gloire de la pensée communiste.
Dans "You Die at Midnight!" (Captain America #77) des espions communistes tentent d'extorquer un homme travaillant sur un chantier naval pour qu'il leur remette les plans de navires à propulsion atomique, sous peine de tuer son fils aveugle.
Oui, bon, le scénario n'a rien de surréaliste non plus, mais la surprise vient lorsque l'homme, dos au mur, s'apprête à livrer les secrets avant de se résigner sous les yeux d'un Cap... Soulagé ?

Je veux dire, en relisant la page plusieurs fois, je me suis demandé comment il était possible de rendre Cap aussi antipathique que ça.
"J'étais à deux doigts d'enfoncer ton crâne dans ce mur, citoyen."
"Mais... mon fils était menac-"
"Heureusement que tu es un bon Américain !"
(dialogues non-officielle)
Tout le monde applaudit, rideau.
Le pire étant que chaque numéro (il n'y en a que trois, mais quand même) s'efforce de nous vendre un duo noble qui, au final, commet presque autant d'infractions que les vilains qu'ils sont censés arrêter.
Dans le numéro final, Captain America #78, notre tandem affronte ce qui aurait dû être un ennemi récurrent de cette nouvelle décennie en la personne d'Electro (je vous arrête, pas celui auquel vous pensez) et qui finira électrocuter alors que la ville célèbre nos héros du jour.

Tournons la page des récits et parlons contexte ; il est très difficile de lire ces histoires aujourd'hui sans au moins lever un sourcil et pourtant leur existence à marquer durablement l'univers de Captain America.
Déjà, vous avez forcément remarqué que je n'ai fait aucune mention de Cap en tant que Steve Rogers et encore moins de Bucky en tant que James Barnes et la raison est simple : ce ne sont pas eux.
Du moins à l'époque, ils étaient censés être les Cap et Bucky, cogneurs de Nazis, mais dans Captain America #153 à #156, datant de l'été 1972, il est révélé que les deux se nomment respectivement William Burnside et Jack Monroe.
Malheureusement, Burnside était obsédé par Captain America au point même d'avoir recours à la chirurgie esthétique pour lui ressembler, et s'injecta même, ainsi qu'à Monroe, une version incomplète du sérum de super-soldat.
Le sérum les fit sombrer dans la folie, et le gouvernement dut les placer en hibernation cryogénique.
Dans le milieu de la littérature, on appel cela un retcon, un dispositif servant à ajouter, étendre ou simplement annuler un élément, personnage ou dialogue afin de servir une réécriture ou recontextualisation d'un texte ou un univers.
Exemple : Sherlock Holmes était virtuellement mort à la fin de "The Final Problem" (1893) avant de revenir dix ans plus tard dans "The Empty House" (1903) suite à la pression que Conan Doyle a subi de ses lecteurs.

Après le numéro 78, William et Jack seront, eux aussi, placés en hibernation suspendue avant que le Captain d'origine ne fasse son retour dans les pages d'Avengers #4 (1964) soit dix ans après les courtes aventures du Commie Smasher et mettant un terme à une décennie étouffante où les super-héros étaient aussi ignorés que l'opinion publique sous l'ère McCarthy.
Des questions, encore des questions
Lire cette période a été révélateur de plusieurs choses ; tout d'abord, je n'ai rarement lu quelque chose d'aussi affreusement stupide, un constat qui pourrait facilement s'expliquer, mais qui ne dit rien d'un manque d'intérêt de ma part, car il y en a.
Caricatural, raciste, sexiste, la liste est longue et il serait simple de tout jeter sur le dos d'une époque où un pays ne parvenait plus à se regarder en face ou encore sur celui des auteurs, Don Rico au scénario et un certain John Romita Sr aux dessins.
En ce qui concerne Cap, il faut rappeler qu'aussi noble et iconique que soit cette couverture de Jack Kirby, la plupart des numéros de Captain America Comics étaient des torchons de propagandes nauséabonds, farouchement xénophobes, dont les caricatures anti asiatiques restent encore dans les mémoires, mais qui restent malgré tout des morceaux d'histoire de l'art moderne, de récits de guerre et, surtout, du monde de la bande dessinée en général.
Dans le cadre de ces numéros, j'ai par exemple mentionné le détachement du duo à tuer ou à blesser grièvement, ce qui peut faire croire à un élément purement sorti de son époque, mais justement : durant la guerre, Captain America était, plus que tout, un soldat, relire les histoires d'époque montre un clair détachement du personnage des dommages causés.
Je prends pour exemple un numéro que beaucoup aimeraient oublier dans lequel Cap et Bucky (les originaux) tuent, et je ne rigole pas : un million de soldats japonais.
Après avoir lu une histoire pareille, il est même difficile de célébrer des personnages du genre, mais l'histoire étant ce qu'elle est, il reste important d'en garder une trace, au risque d'entacher l'image d'icônes.

Ce retour en arrière, vieux de 72 ans, fût compliqué mais riche d'enseignement, pas vrai ?
En attendant, laissez-moi vous dire que nous n'avons pas fini de passer au peigne fin l'histoire des différents Captain (et des Bucky) en espérant que cela vous intéresse autant que moi.
Merci de votre lecture, prenez soin de vous.
Sources utiles après la lecture de cet article :
Sur Herblock : https://www.loc.gov/exhibits/herblocks-history/fire.html
Sur le Maccarthysme : https://www.lhistoire.fr/%C2%AB%C2%A0maccarthysme%C2%A0%C2%BB%C2%A0-la-peur-am%C3%A9ricaine





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